Yesh

Artiste graffeur et peintre abstrait

#Septembre 2026, Pointe-à-Pitre

Quand un casque de chantier devient une œuvre

Yesh peignant le casque – Crédit : David Grégoire

Le pinceau glisse avec précision sur le casque. À chaque geste, Yesh semble oublier le temps qui passe. Entre deux touches de couleur, il se confie avec la même spontanéité que celle qui guide sa peinture.

« J’essaie d’avoir la façon la plus simple de créer. Il faut que ce soit spontané. »

Son rapport à l’art est profondément instinctif. Il lui est arrivé de créer un rouleau fabriqué avec un embout de bouteille… créer avec peu est devenu une véritable signature.

Sur son carnet de croquis, les idées naissent discrètement. Il y esquisse des compositions, parfois très géométriques, parfois complètement libres.

« Au couteau, je faisais de la géométrie, mais aussi du freestyle. Il m’arrive de faire l’un ou l’autre. »

Cette liberté est aussi une manière de résister au rythme des réseaux sociaux.

« J’essaie de garder mon idée la plus proche possible, d’éviter les réseaux sociaux. L’envie de peindre et de m’exprimer est là. Je m’inspire souvent de mes anciennes créations. »

Au fil de la conversation, le casque se transforme. Les couleurs s’équilibrent, les textures apparaissent. Puis vient le silence. Celui de la concentration absolue. Le pinceau dépose des lignes régulières, bientôt rejoint par le couteau qui apporte des reliefs et des éclats de matière. Sous mes yeux, l’œuvre prend vie.

Détails au couteau – Crédit : David Grégoire

En remontant le fil de ses souvenirs, Yesh évoque son entrée au Centre des Métiers d’Art à Pointe-à-Pitre dans le quartier de Bergevin en 2007.

« Les premiers cours portaient sur la saturation et la désaturation des couleurs. Pour les ombres, on utilisait la terre de Sienne naturelle brûlée. Contrairement au noir, elle ne dénature pas l’intensité des couleurs. »

L’apprentissage est exigeant : dessin d’observation, études de nus, objets, perspectives et lignes de fuite. Chaque discipline affine son regard.

Une autre rencontre le marque particulièrement : Monsieur G., son professeur de photographie.

« Il nous a appris toute la chaîne : de la prise de vue jusqu’au développement en chambre noire. »

Yesh choisit alors d’explorer le flou, les longues expositions et le mouvement des voitures, exclusivement en noir et blanc. Ses images naissent dans les rues de Pointe-à-Pitre, où la ville devient un terrain d’expérimentation.

En 2009, à seulement 21 ans, il quitte la Guadeloupe pour poursuivre ses études dans l’Essonne. Le changement est décisif.

« Les profs étaient des gens qui exposaient et qui vivaient de leur passion. »

Il se souvient avec émotion de sa première exposition (en tant que visiteur) dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés : celle de son professeur, Benjamin B.
Un univers surréaliste traversé par une énergie aux touches de graffitis qui élargit encore son horizon artistique.

La directrice du centre, Ibalelle C., nourrit quant à elle son goût pour la récupération en créant des meubles à partir de matériaux détournés. Une autre preuve que l’art peut naître de l’existant.

Installé chez une tante à Champlan, près de Massy-Palaiseau, Yesh découvre un jour que son école est presque au bout de sa rue.

« Il y avait juste un pont à passer ou un arrêt de bus. »

Aujourd’hui encore, Yesh aime changer de support, rechercher de nouveaux effets et expérimenter différentes matières. Pourtant, il revient toujours à ce qui l’a construit : la toile et le petit format carré, qu’il décline en plusieurs exemplaires comme une variation infinie de la même émotion.


#Août 2026, Sainte-Rose

Une fresque monumentale

Quelques jours après le démarrage, David GREGOIRE vient visiter Karl et Yesh sur le chantier de la fresque sur le mur de soutainement du cimetière de Sainte-Rose (Guadeloupe) :

En descendant la rue de la Circonvallation à bord de ma voiture, je découvre peu à peu l’ampleur du mur déjà peint. La surface couverte est impressionnante, mais c’est surtout l’envergure de la future fresque qui retient mon attention. Depuis cet emplacement, on devine déjà qu’elle sera visible depuis la mer. Le projet se prolonge le long du mur, jusque sur la rue Saint-Charles.

Crédit : David Gregoire

Sous mes yeux se dessine ce qui sera tout simplement la plus grande fresque murale de Guadeloupe.

Nous sommes le 26 août 2026 et il est 13 heures lorsque je retrouve Yesh et Karl sous le chapiteau installé sur une zone herbeuse, en bordure de la route en pente qui rejoint le port de pêche. Le soleil est haut et la chaleur se fait déjà lourdement sentir. C’est l’heure de la pause méridienne.

Avec Karl, je descends jusqu’au restaurant situé en contrebas afin de récupérer les repas. Nous remontons ensuite sous le chapiteau où nous nous installons pour manger à l’abri du soleil.

Autour du repas, les échanges portent naturellement sur le chantier : les avancées réalisées au cours de la journée, mais aussi les difficultés auxquelles les artistes doivent faire face. La chaleur éprouve les organismes, la pente complique les déplacements et le casque de réalité augmentée apporte lui aussi son lot de contraintes techniques. Malgré cela, le travail avance.

Après quelques minutes de pause, chacun reprend sa place.

Karl s’active dans la partie haute du chantier. Il est bientôt rejoint par une amie artiste, Elosekhmet, venue lui prêter main-forte. De son côté, Yesh se dirige vers la partie basse de la fresque. Équipé de son casque de réalité augmentée, il commence à projeter sur le mur les différents éléments qu’il doit reproduire.

Crédit : David Gregoire

Mais après quelques minutes, un problème technique vient interrompre son travail : l’une des manettes nécessaires au fonctionnement du dispositif n’a plus suffisamment de batterie. Yesh est contraint de redescendre sous le chapiteau pour la mettre en charge. L’autonomie limitée des batteries constitue décidément une contrainte supplémentaire dans le déroulement du chantier.

Cette interruption me donne l’occasion de rester avec lui et d’échanger plus longuement sur son travail.

Nous parlons d’art, de techniques artistiques, mais aussi de l’évolution de sa démarche et de sa manière de concevoir et de créer ses œuvres. Yesh m’explique notamment que les murs de son environnement quotidien lui servent de supports d’expérimentation. Ils lui permettent de tester des idées, des techniques, des couleurs, mais deviennent également, à certains moments, de véritables supports de création.

Il a l’habitude de travailler à la peinture acrylique. La discussion m’amène à lui demander s’il a déjà essayé d’utiliser un retardateur de séchage pour ce type de peinture. Il me répond qu’il y a déjà pensé et qu’il souhaiterait effectivement tester cette technique.

Je lui explique alors que, de mon côté, en tant que peintre, je ressens parfois une certaine frustration lorsque la peinture sèche trop rapidement. Il devient alors difficile de travailler les nuances et les transitions de couleurs avec suffisamment de finesse, surtout lorsque l’on souhaite prendre le temps de fondre les teintes entre elles.

La conversation se poursuit autour de son parcours artistique. Yesh me parle notamment de sa création réalisée pour sa première exposition au Green Hostel à Pointe-à-Pitre, évoquant ainsi son travail et son évolution depuis cette première expérience.

Tableau à l’acrylique de Yesh

Nous revenons également sur les conditions particulièrement chaudes dans lesquelles se déroule le chantier. La question de l’équipement devient alors un sujet à part entière. Yesh me parle notamment du chapeau en fibre naturelle qu’il envisage d’acheter pour remplacer celui qu’il porte actuellement, un modèle synthétique noir qui absorbe fortement la chaleur.

Les chaussures font elles aussi partie de ses préoccupations. Il envisage d’en acquérir une paire plus confortable et mieux adaptée aux conditions météorologiques rencontrées lors des chantiers de création de fresques.

Sous le chapiteau, pendant que les batteries se rechargent, la discussion se poursuit donc autour de la pratique artistique, mais aussi de tout ce qui accompagne concrètement la réalisation d’une œuvre monumentale : le matériel, les contraintes techniques, la chaleur, la fatigue et l’adaptation permanente aux conditions du chantier.

Pendant ce temps, quelques mètres plus haut, le travail reprend progressivement sur le mur. La fresque continue de prendre forme, morceau après morceau, jusqu’à devenir cette immense œuvre qui s’étendra bientôt le long de la rue Saint-Charles et pourra être contemplée depuis la mer.

Pendant que nous poursuivons notre discussion, Yesh et moi gardons régulièrement un œil sur le tuyau d’eau installé en contrebas. Celui-ci traverse la route et se retrouve régulièrement sous les roues des véhicules qui empruntent le passage.
La vigilance n’est pas anodine : à deux reprises déjà, le passage des voitures a fait torsader le tuyau au point de provoquer son débranchement. Chaque véhicule qui s’en approche devient donc une source de préoccupation, obligeant à surveiller son positionnement et à intervenir rapidement si nécessaire.
Entre deux échanges sur la création artistique, notre attention se porte ainsi régulièrement vers le bas de la route, dans l’attente du prochain véhicule.